Paroisse de la croix glorieuse 2

Ultreïa

Ultreïa et Suseïa Deus adjuva nos

Cette phrase est reprise des mots bien connus de tous les pèlerins sur les chemins de saint Jacques de Compostelle, et qu'ils prononcent tel un cri de ralliement ou mieux encore d'encouragement et de soutient, depuis plus d'un millénaire..

Que signifient ces mots ? En fait, il s'agit de latin tardif et d'une langue proche, peut-être de la langue d'oc ? "Ultra" signifie outre; au–delà de, passer outre. Ce mot donne le sens de "plus loin" que nous retrouvons dans "outre-Manche", "outre-mer" etc. De même pour "et Suseïa", il s'agit de et sus signifiant dessous, mot que l'on retrouve au Moyen-Âge dans "Sus à l'ennemi!". Mais qui peut aussi prendre le sens de au-dessus. D'où les concepts d'horizontale et de verticale dans "ultra" et "sus" que nous retrouverons un peu plus loin.

"Deus", lui, est toujours un mot latin dont le sens nous est peut-être plus connu que ce qu'IL signifie en réalité. Mais ceci est un autre sujet. "Adjuva": c'est un indicatif présent qui signifie aider, aimer, alimenter un feu, activer une guérison. Comme d'ailleurs le mot salut qui vient du latin "salus" dont le sens est "santé". Le salut de l'âme est exactement la santé de l'âme et par extension la santé du corps. Dans ce contexte, nous retiendrons pour "adjuva" le sens d'aider, d'aimer, par l'esprit. Ainsi retenons le sens que nous leur attribuons généralement, c'est-à-dire: "Au delà de ces choses, au-dessus de ces choses, Dieu nous aide". (et non pas "Que Dieu nous aide").

Ainsi Ultreïa signifie : plus loin. C'est dans cette dynamique géographique qu'intervient la vision horizontale de Ultreïa. Le pèlerin, un homme qui marche. Ou plutôt qui réapprend à marcher en ayant abandonné progressivement tout ce qui lui semblait essentiel et qui maintenant n'est plus que futilité. En se défaisant ainsi de ses passions et ses préjugés chaque pas l'éloigne de son passé et le rapproche de son futur qui est constitué à l'arrivée par la mort du "vieil homme", suivi d'une renaissance à l’homme nouveau. Ultreïa c'est donc une vision horizontale lors de cette marche, qui est surtout une démarche consistant à se diriger  et avancer vers l'Autre. Ce n'est pas un simple altruisme, c'est dans le renoncement à soi manifesté dans le dépouillement et l'humilité que l'on connaîtra l'ampleur de cet amour universel appelé agapè, cette conscience de l'immanence pour être enfin reçu par Le Plus Humble de tous.

Et Suseïa, plus haut toujours plus haut. Autant la vision horizontale nous conduisait vers l'Autre, autant l'activité spirituelle nous fera considérer une vision verticale nous propulsant dans une recherche de rencontre avec "ce qu'il y a au-dessus". Suseïa, toujours plus haut, nous rappelle que nous élevons nos cœurs en fraternité (Sursum corda. Habemus ad Dominum). Ainsi nous découvrons la transcendance de notre démarche. Car l’homme est l’image immortelle de Dieu, mais qui pourra la reconnaître, s’il la défigure lui-même ? Si l’on devait symboliser la  verticalité l’on utiliserait l’image d’un obélisque, ou d’une colonne. Mais cette colonne serait brisée et ainsi elle nous montrerait qu’il y a quelque chose de brisé en l’homme. Quelque chose de brisé par sa façon de vivre et d’être au monde qui se limite à la banalisation de l’horizontalité, de la matérialité des biens de ce monde.  Dans ce sens, tel que nous l'enseigne l'Aigle dans le ciel de Patmos, la spiritualité signifie élévation de la vie, idéal de perfectionnement, amour du bien et pratique de la Vertu, culte à la Vérité, exercice de la Charité, harmonie avec soi-même qui est finalement harmonie avec les autres et par conséquent avec Dieu.

Et voici, que sans le vouloir, Ultreïa et Suseïa viennent de tracer devant nos yeux une croix, en se superposant. Ultreïa, horizontal et Suseïa vertical, forment ainsi réunis une croix. Cette croix, symbole de la mort du Christ, de cette mort qui n’aurait aucun sens, si elle ne débouchait sur la résurrection; c’est pour ceci d’ailleurs qu’on l’appelle la Croix glorieuse. Glorieuse parce qu’elle est là où s’accomplit notre salut. Mais glorieuse aussi, parce qu’elle s’ouvre sur le mystère de la résurrection, de la vie éternelle, de la mort vaincue par la mort du Christ. Il n’y a pas de résurrection sans la Croix. Toutefois, la croix signifie également un symbole commun aux traditions de tous les temps et de tous les pays. Cette croix présente des significations multiples, toutes dérivées d'un même sens supérieur et métaphysique. Elle est une synthèse de l’Homme à l’image du Christ, qui ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais qui s’est anéantit jusqu’à la mort, et par cette mort sur la Croix il a réalisé l'union des deux natures et représente donc la réalisation totale de l'Être à la fois dimension humaine et divine, terrestre et céleste.

La croix symbolise alors la projection de l'homme dans l'espace, dans sa dimension humaine et ses potentialités spirituelles, par l'ampleur de l'horizontalité et l'exaltation de la verticalité. Elle est une représentation de la totalisation effective de l'Être. 

Puis,  à l'intersection des deux axes se trouve le centre, ce centre du monde qui est le lieu de l'extinction du moi, donc du retour à l'état primordial, comme en chaque être, se trouve un centre qui est un reflet du Principe suprême, Dieu. Ce centre vital de l'être est le siège de l'âme, le palais divin, le temple et le tabernacle, l’église et sa crypte. Il est le lieu de la théophanie, par essence. La connaissance de ce cœur c'est la perception directe de la lumière intelligible dont nous parle Jean dans son prologue. Ce centre n’est visible et accessible qu’après une réelle conversion du regard, un véritable et pénible retournement sur soi-même.

 

 

Et nous, pèlerins sur les Chemin de Compostelle, ou nous tous,  pèlerins sur cette terre, que déposons-nous au centre de cette croix? En ce centre qui est le symbole par excellence de l’Eternel, de son  infinitude dans l'éternel présent. Nous y déposons "Deus adjuva nos", Dieu nous aide. Ou comme nous l'avons dit plus haut, Dieu nous aide, parce qu'IL nous aime. Oui, au centre de cette croix se trouve le Cœur, celui de la charité, de la plénitude naissant de l'accomplissement de la Loi. C'est cette Charité, liée à l'ouverture du Cœur qui deviendra pour nous émetteur et récepteur de Lumière, de partage, d'échanges, permettant ainsi à tous les Frères pèlerins, tous les hommes sur cette terre  d'entrer en communion d'action dans l’Espérance, grâce à la Foi.

Gilbert Buecher

 

Dum pater familias,Rex universorum,Donaret provincias,Ius apostolorum, Jacobus Yspanias,Lux illustrat morum. Primus ex apostolis, Martir Jerosolimis, Jacobus egregio, Sacer est martyrio, Jacobi Gallecia, Opem rogat piam, Plebe cuius Gloria, Dat insignem viam, Ut precum frequentia, Cantet melodiam : 

Herru Sanctiagu, Grot Sanctiagu E ultreya e suseya, Deus adjuva nos

Paroles du Dum pater familias  des Vêpres de Saint Jacques extraites du Codex Calistinus, manuscrit du XII°s. conservé à la cathédrale de Santiago. Celui-ci tire son nom du pape Calixte II (1119-1124). Cet ouvrage fut probablement écrit à Vézelay vers le milieu du XIIe siècle et offert à Saint Jacques de Compostelle qui entretenait avec le monastère bourguignon une forte communauté spirituelle.

L'Ensemble Organum sous la direction de Marcel Peres qui interprète cet hymne, nous restitue toute la force du plain-chant, à grand renfort de guirlandes ornementales, de frottements parfois proches de la dissonance, de micro-intervalles (tiers et quart de ton), sans oublier l'usage fréquent des isons (ces puissants et entêtants bourdons soutenant la mélodie) qui donnent l'impression que les oeuvres « décollent » vers le ciel, en direction du paradis.

Date de dernière mise à jour : 26/09/2016